Mercredi aux Halles. L'heure du déjeuner. Le gérant du manège fait des mots fléchés dans sa guérite en fumant des Marlboro. Personne en vue, beau temps, pépiements d'oiseaux.

-Les trafiquants c'est simple, ils sont là. Regardez. Si vous avez envie de leur parler, il suffit d'aller les voir.

-Je ne pensais pas à ça. Je pensais plutôt à des choses comme l'histoire du quartier, comment il était avant, quelles évolutions vous voyez.

-Ben c'est simple, ça se voit, non?

-ça se voit quoi?

-Avant c'était pas comme ça, c'était pas pourri comme ça.

-Avant quand?

-Avant quand il y avait pas de gens paumés comme ça, pas de chômage, pas de SDF, d'assistés, de RMIstes.

-ça fait longtemps que c'est comme ça, non?

-Je parle d'avant avant. J'étais pas là, moi. Avant quand y avait pas tous ces paumés, tous ces assistés.

-ça a beaucoup changé depuis que vous êtes là?

-Y a besoin de parler? Regardez: tout est pourri.

-Qu'est-ce qui est pourri? Les bâtiments?

-Tout! Vous comprenez rien ou quoi? Tout est pourri, ça pue la pisse partout, vous voyez pas? Regardez la terrasse au-dessus de la baie vitrée, là regardez. Ils sont obligés de foutre des barrières pour que les gens y aillent pas, tellement ça risque de s'effondrer. Y a des gens qui voudraient bien s'y installer pour passer la journée ou dormir, alors ils ont mis ces barrières.

-Désolé, mais je vois pas les barrières. Où?

-Là derrière, vous voyez pas? A tout moment ça peut s'effondrer tellement c'est pourri.

-C'est pourtant pas vieux. Même pas quarante ans.

-Seulement quarante ans?

-Oui je crois bien. C'est récent tout ça, la fin des années 1970.

-Peut-être, je sais pas. De toute façon c'était fait depuis le début pour être comme ça.

-Comme ça comment? Pourri?

-Non! Mais vous comprenez rien, c'est pas possible! Fait pour être comme ça, monté, démonté.

-Il est là depuis longtemps, ce manège?

-Depuis 1985, monsieur.

-Vous vous occupez de ce manège depuis 1985?

-Non, moi je suis là depuis beaucoup moins longtemps... Depuis peut-être... allez, quinze, dix-sept ans. Ouais.

-Vous devez bien connaître le quartier.

-Tout. Je connais tout.

-Vous savez quand les travaux vont commencer?

-Bien sûr que je sais. Je suis bien obligé. J'ai ma place qui est en jeu.

-Fin 2010, c'est ça?

-Pas du tout. Au mois de mai. Dans deux mois. Ouais.

-Je croyais que c'était plus tard, vous êtes sûr?

-Comment ça je suis sûr? Je sais tout, je vous dis. Vous pouvez allez dans la boutique qui est là, ils ont des plans de comment ce sera après.

-Là?

-Là derrière les carreaux teintés. A droite quand vous sortez, vous voyez?

-Et le manège va bouger?

-Ben évidemment. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse? Tout est en train de fermer. Jonak ferme en mai, le conservatoire déménage bientôt. Et la boutique qui fait l'angle là, vous voyez? Eh ben ça y est, elle est fermée.

-Vous savez où il va être mis?

-Moi je sais rien. Il est pas à moi.

-Il est pas à vous? Il est à qui?

-Au monsieur dont le nom est écrit là.

-J'arrive pas à lire.

-Là.

-Marc... Lessel.

-Non. Marc Loisel. Regardez, c'est écrit là aussi, sur le haut du manège.

-Il en a beaucoup comme ça, des manèges, Marc Loisel?

-Deux.

-Et le deuxième est où?

-Dans un garage. A partir du mois de mai il sera réinstallé à Maisons-Lafitte.

-Qu'est-ce qui va se passer quand les travaux vont commencer? Vous allez déménager?

-ça, faut le demander à mon patron. De toute façon je me prépare, je sais déjà ce qui m'attend.

-C'est-à-dire.

-Ben le chômage.

-Votre patron vous en a parlé?

-Non mais je le sais.

-Vous êtes sûr?

-Je m'en fous, je suis prêt. De toute façon c'était déjà pourri depuis des années.

-ça marchait moins bien?

-Ben évidemment. Comment voulez-vous que ça marche.

-A cause de quoi?

-A cause de quoi à votre avis?

-Des jeunes qui traînent?

-Ben évidemment. Là vous les voyez, ils sont que cinq ou six. Mais des fois y en a cinquante. Ils sont là, ils nous emmerdent, ils emmerdent les gens, ils viennent demander des cigarettes aux clients.

-Des clients ne viennent plus à cause de ça?

-Ben évidemment. En ce moment on travaille à 60% de perte par jour. On a moins de clients et il faut continuer de payer l'emplacement, l'électricité, l'eau... On donne de l'argent à tout le monde!

Exif_JPEG_PICTURE

-Vous savez le prix que coûte l'emplacement?

-Ah, ça il faut le demander à mon patron. Moi j'en sais rien, je fais le boulot, c'est tout.

-La mairie ne vous soutient pas du tout? C'est dans l'intérêt du quartier, qu'il continue à y avoir des manèges.

-La mairie, elle s'en fout. Elle en a rien à foutre de tout ça. Ce qui l'intéresse, c'est le fric qu'elle touche.

-Il n'y a pas des subventions, des aides, comme pour les cinémas pendant la semaine du cinéma à trois euros?

-ça n'a rien à voir. Ils sont blindés, les mecs qui ont des cinémas.

-Tous les propriétaires de cinémas sont blindés? je ne suis pas sûr.

-Pfff, tu parles. Ils sont blindés, ces mecs.

-Et votre patron, il est blindé?

-Je sais pas, je peux pas vous dire. Je fais mon travail, moi, c'est tout.

-En tout cas il pourrait y avoir des aides, ce serait pas absurde.

-La seule aide qui existe, elle est donnée à la grosse boîte qui gère la plupart des manèges à Paris. C'est cette boîte qui reçoit par exemple l'aide de la mairie pour la période de Noël.

-La période pendant laquelle les manèges sont gratuits, c'est ça?

-Oui, ils donnent l'aide à cette boîte, qui est déjà la plus grosse.

-Du coup, vous ne faites pas la gratuité pendant la période de Noël.

-On n'en veut pas, nous, de la gratuité! on peut pas se permettre d'offrir des tours gratis. Un manège comme ça, ça coûte 300 euros par jour rien qu'en frais fixes.

-ça veut dire que vous commencez chaque jour à -300 euros?

-Ben ouais, c'est ce que je vous dis, 300 euros de frais.

-ça veut dire au moins 150 tours par jour avant de commencer à faire du bénéfice.

-150? 150? Je sais pas comment vous comptez, vous.

-150 tours à deux euros, ça fait 300, non?

-Vous comptez tous les tours à deux euros. Mais vous croyez que les gens achètent les tours à l'unité? C'est dégressif, regardez. 20 euros les 18 tours. Sans compter les tours à un euro qu'on fait pour les groupes, les tarifs préférentiels pour les crèches. ça fait bien plus que 150 tours, en fait.

-Et certains jours vous arrivez quand même à les faire? Le samedi par exemple?

-Le samedi on arrive à faire du bénéfice, ouais. Mais ça suffit pas à compenser les pertes du reste de la semaine.

-Mais vous êtes quand même là les autres jours.

-Sept jours sur sept, moi, monsieur. Je m'occupe de l'entretien, des problèmes mécaniques, de l'ouverture, de la fermeture. Vous croyez que ça s'ouvre en deux minutes un truc comme ça? Trois heures chaque matin il faut avant d'ouvrir. Et des fois encore plus, quand il y a une réparation.

-Vous arrivez à sept heures du matin?

-On ouvre à onze heures. En général j'arrive vers 9 heures, neuf heures et demie. Et je ferme le soir à vingt heures.

-Et toute la journée vous êtes là, dans la guérite?

-Non, quand même, il y a une caissière qui m'aide. Qui vend les billets.

-Vous vous occupez de l'entretien, et elle vend les billets.

-Voilà. Comme dans tous les commerces de la terre.

Exif_JPEG_PICTURE

-Le soir vous devez être fatigué.

-Avant je fermais en dix minutes, maintenant je mets une demi-heure.

-Pourquoi c'est plus long?

-Ben pourquoi à votre avis. Parce qu'ils me font chier.

-Qui ça ils? Les types qui traînent?

-Ben bien sûr. Ces emmerdeurs, là.

-Vous les connaissez un peu.

-Je les connais pas un peu, je les connais très bien. Tous.

-Et qu'est-ce qu'ils vous font?

-Ils m'emmerdent.

-Ils vous emmerdent c'est-à-dire?

-Ils font chier. Vous comprenez pas?

-Pas très bien... Ils essaient de vous racketter?

-Non, ça ils peuvent toujours essayer, ils m'auront pas. Je me laisse pas faire.

-Vous vous battez?

-Non j'ai même pas besoin, ils savent qu'on me rackette pas moi.

-Qu'est-ce qu'ils vous font alors? Je veux dire: qu'est-ce que ça peut bien leur faire que vous fermiez?

-Mais c'est pas possible, vous comprenez rien! Qu'est-ce que ça peut leur faire que je ferme, à votre avis? Pourquoi de temps en temps je suis obligé de le faire tourner à vide la journée, le manège?

-Parce qu'ils essaient de planquer des trucs dedans?

-Ben évidemment. Ou alors y en a qui ont pas où dormir et qui voudraient bien coucher à l'abri, dedans. Ça reste pas ouvert comme ça un manège la nuit.

-Je sais, j'en ai vu des manèges fermés.

-Tous les soirs je remets ces grilles, là.

-Elles ont l'air lourdes. Vous les posez seul ?

-Ben oui. Dans ces gros plots en béton, là. Vingt kilos chacun, non, quinze. Je mets les plots et une fois qu'ils sont en place je mets les grilles. Faut les voir ces cons, quand je mets les plots. Comme ils me font chier à les déplacer.

-Le temps que vous fassiez le tour du manège, ils les déplacent?

-Ils les déplacent, ils les font glisser sous le manège, ils les piquent. Juste pour me faire chier! Je peux vous dire qu'il y a des soirs... ça dépend de l'état dans lequel ils sont.

-Les soirs où ils sont fracassés...

-Bah ils sont tout le temps fracassés!

-C'est quel genre de types? Des jeunes?

-Tu parles, y en a qui ont mon âge. Des assistés, des profiteurs. Quand tu veux vraiment t'en sortir, je suis désolé mais tu y arrives toujours. Si tu veux vraiment travailler, du travail tu en trouves toujours.

-Peut-être que quand on est complètement coupé, quand on a plus de réseau social, c'est vraiment difficile quand même...

-C'est dur, c'est très dur, je vais pas dire le contraire. Mais si on veut vraiment s'en sortir, on y arrive toujours. Je sais de quoi je parle, je l'ai touché, le fond. J'ai été comme eux, j'ai vécu dans la rue. Eh bien je suis remonté. Je lai vécu, ce qu'ils vivent, alors qu'on n'aille pas me raconter de conneries, hein!

-Peut-être que vous aviez beaucoup de force.

-J'ai touché le fond, je suis remonté. Et là je sais que maintenant je suis tout doucement en train de redescendre vers le fond.

-Parce que vous pensez que vous allez vous retrouver au chômage?

-Non. Parce que je suis malade. Malade, ouais, j'ai une maladie, un sale truc qui me fout tout doucement en l'air. Je suis sujet aux bronchites, j'ai bronchite sur bronchite, y a rien à faire, mes toubibs me disent tous pareil. J'en ai trois et les trois disent pareil. Il faut que j'achète des médocs très chers, qui sont pas remboursés, ça me coûte la peau des burnes. Aujourd'hui j'ai besoin de trois prises d'aide respiratoire par jour. Comme les séances de kiné respiratoire: c'est cher et c'est très mal remboursé. Et puis j'ai un truc au dos. Comment ça s'appelle déjà, ce truc, là. Pas une sciatique, non. Pas un lumbago non plus, le lumbago c'est plus bas.

-Plus haut je sais pas, je connais pas d'autre mot.

-Bref. Ce qu'il faudrait, c'est m'opérer, mais bon.

-En tout cas il est beau, ce manège.

-Ben évidemment. Il a plus de cent ans.

-Il est superbe.

-Et encore là, je suis en retard dans le nettoyage.

-Vous trouvez qu'il est sale là?

-Ben évidemment, vous voyez pas? Regardez la vache, vous voyez les cuivres de la vache? Eh ben regardez maintenant les cuivres du carrosse rose là-bas. Vous voyez bien que c'est pas la même couleur.

-Oui.

-Là j'ai une semaine de retard, mais dans une semaine ce sera bien.

-Ce sera encore plus beau.

-Ben évidemment.