Bien sûr il n'y a pas d'un côté le monde des livres, de l'autre le monde réel. Bien sûr c'est plus compliqué que ça : les livres parlent toujours du monde – et même lorsqu’ils le déforment, même lorsqu’ils essaient d’inventer d’autres mondes, ce qu’ils racontent est encore le monde : une preuve supplémentaire de tout ce qu’il porte en germe.

Bien sûr alors, c’est vain de dire qu’il faut parler du monde. Tout le monde parle du monde. Les journaux parlent du monde. Les livres parlent du monde. Les photographes photographient le monde. Les écrivains l’écrivent.

C’est bien le problème : les photographes photographient comme des photographes. Les écrivains écrivent comme des écrivains. Et quand on regarde leurs photos, quand on lit leurs livres, on se sent floué : le monde n’y est pas. Ce n’est pas lui, ce n’est pas vrai : c’est un double. Le monde de tous les photographes et de tous les écrivains avant eux. Construit d’avance. Cadré d’avance. Mis en récit, pensé, filtré, tamisé par mille regards avant le leur. Prêt au remploi.

Alors ? Revenir au monde. Partir de lui. Regarder le bœuf et voir si le couteau ne peut pas passer ailleurs qu’où le boucher le fait toujours aller. Travailler moins à inventer du neuf qu’à déceler celui qui nous entoure – tellement plus puissant que tout ce que nous pourrions imaginer.

Oublier la culture. Cesser de vouloir écrire des livres qui soient des livres, de prendre des photos qui puissent être des photos. Rompre avec toutes les AFP du regard. Aiguiser notre vue. Décrire à neuf ce que d’autres photographiaient sans plus le voir.

Ne même plus chercher le neuf. Oublier toute la littérature, toute la photographie, et simplement passer beaucoup de temps à regarder le monde, à le regarder patiemment, attentivement, très-patiemment, très-attentivement. Jusqu’à ce que, de lui-même, il se révèle. Sans effort. Simplement de nous être arrêtés, et d’avoir attendu.

Le restituer brut alors. En gros. Tel qu’en lui-même. Détouré simplement.