Comédien, fiou ça c'est vieux. Vieux ! Combien j'avais, attends. Est-ce que ce n'était pas avant même que j'aie vingt ans. Quelque chose comme ça. J'étais en troisième. À l’époque il n'y avait pas de subventions aux équipes de foot de quartier. Il fallait faire du théâtre pour ramasser un peu d’argent et payer les maillots. Alors avec mon frère et les autres jeunes de l'ASC on s'y est mis. On jouait au cinéma Rio. Le cinéma Rio ! Mais si, l’ancien cinéma, juste avant la préfecture, là, quand tu arrives du rond-point Jean-Paul II.

Ça marchait bien, les gens aimaient, vraiment ça marchait. Alors petit à petit on a commencé à faire des tournées régionales, et puis nationales. Chaque année au mois de mars, sous Senghor, il y avait la semaine culturelle. C'était bon, très bon. On commençait les sélections par les départements, ensuite il y avait le niveau régional. Toutes les troupes de Casamance se retrouvaient à Ziguinchor, et celle qui gagnait partait jouer au niveau national. On a gagné à Ziguinchor, alors on est allés à Dakar. On a joué à Dakar, et là aussi on a gagné. La troupe de Kolda ! Senghor n’en revenait pas, il a dit non, c'est pas possible, ces gars-là ne sont pas des amateurs, je ne peux pas le croire.

Après le niveau national, venait l’international. L’ambassade du truc, du Canada nous a proposé d’aller jouer au Québec. Au Québec ! Mais quand les autorités ont appris ça, tout le monde a voulu entrer dans la troupe : des fonctionnaires, des patrons, des instituteurs. Des gens qui bien sûr n’avaient jamais fait de théâtre. Tout le monde est entré. Et finalement nous, les vrais comédiens, on n’est même pas partis !

Heureusement, peut-être. Parce que ceux qui sont partis ont trouvé là-bas la période froide, la période où les blocs de glace tombent. L’ambassade ne les avait pas prévenus, ils ne s’étaient pas préparés en conséquence. Alors ils ont eu froid. Froid ! Très froid. Et bien sûr ils n’ont même pas joué. Comment ils auraient joué ? Parce que vous êtes des fonctionnaires, des intellectuels, vous allez tout d’un coup savoir jouer du théâtre ? Ça a fort déplu d’ailleurs au truc… au ministre de la culture. Parce que les gens qu’il avait vus sur scène, il se rendait bien compte que ce n’étaient pas ceux qui l’accompagnaient pendant le voyage.

Avant de faire du théâtre, j’étais mou. C’est-à-dire, pour m’exprimer c’était pas facile. Rarement j’osais me mettre en avant. Je sortais juste de l’école coranique, je venais de rejoindre le collège, j’étais un peu timide. C’est bon le théâtre. Ça t’éduque. Ça te donne de l’aisance. Depuis lors, je n’ai plus jamais eu de problème pour dire ce que j’avais à dire. Quelqu’un qui a pris la parole comme ça devant le président ! Le jour où on a joué à Dakar, j’étais le premier à entrer sur scène, je faisais le féticheur. Je suis entré et j’ai vu Senghor tout seul là-haut dans sa loge. J’ai joué ce que je devais jouer, je suis ressorti et je suis allé voir les autres : « Faites attention, le président est là ! » Wopopop ! En entendant ça un de mes collègues s’est senti mal, il m’a demandé de le remplacer. J’y suis allé, c’était l’entrée du chœur juste avant le roi, c’était facile.

C’est à cause du théâtre que beaucoup dans la famille disent que je suis un peu à part. Des fois ils me trouvent avec mon grand frère et ils rigolent, parce que je suis plus bavard que lui. Pareil avec mes autres frères. Je suis plus bavard que tout le monde ! Parce que j’ai l’habitude. Je peux parler devant les autres.

Pour moi ça s’est terminé sur la route entre Kaolack et Fatick. Les autorités de Kaolack nous avaient prêté un camion-benne pour faire le voyage. Un jaune, là, gros. Gros ! On chantait tous, le chauffeur était tellement excité là, je ne sais pas ce qu’il a fait, je ne sais pas s’il a appuyé sur la manivelle ou quoi en roulant... En tout cas la benne s’est soulevée et on est tombés. Tombés !... Complètement. Comme des trucs, là… comme des sacs. On a crié quand les premiers ont commencé à tomber, mais je ne sais pas ce que le chauffeur a fait, il s’est affolé… Le temps qu’il s’arrête la moitié des gars étaient déjà partis sur la route. Le lendemain pour se lever, woouuu ! Aujourd’hui encore, regarde les cicatrices.

Dans la bande il y avait un ami artiste qui avait fait notre décor, un gars très fort. Il était assis sur le rebord, et c’est lui le premier qui est tombé du camion. Il était long, long. Et quand tu es long, si tu tombes, c’est tout ton corps qui se blesse.