-Une mère africaine de bonne famille et sa fille, la mère en long manteau noir, foulard de soie chamarré, lunettes carrées sombres et boucles dorées et bonnet, profession comptable ou épouse de directeur commercial ou peut-être de diplomate, la fille en caban bleu marine, peut-être seize ou dix-huit ans, mèches souples, larges anneaux dorés, air sage voire enfantin, plutôt jolies toutes les deux, lèvres lourdes, maquillées

-Un vieux monsieur à cheveux gris, yeux plissés, lunettes, vieux jean et imper noir usé dont le col ouvert laisse voir une écharpe à carreaux bleus et verts, air réfléchi, posé

-Une mère algérienne et son fils d’une vingtaine d’années, la mère en manteau noir sévère, foulard beige cachant ses cheveux et son cou, sac de cuir mauve au bras, le fils d’une tête plus haut qu’elle, moitié plus large, cheveux ras, mains dans les poches d’une doudoune écrue, un simple tee-shirt de sport bleu au-dessous, la main gauche ouverte vers sa mère d’un air de dire mais quoi, mais quoi, qu’est-ce que ça fait

-un couple d’une cinquantaine d’années, lui plutôt grand, cheveux courts argentés, visage carré, autoritaire, blouson de cuir bordeaux, un sac plastique bleu à la main, elle plus petite et rondelette mais distinguée aussi, serrée dans un long manteau de feutre gris et noir, lunettes sans monture, sac rejeté derrière l’épaule, poing droit serré comme s'ils étaient en train de se disputer

-deux ados en grande tenue de parade, le premier torse bombé dans un survêt blanc immaculé, doudoune noire sans manches enfilé par-dessus, logo Nike au plastron, lunettes carrées, cheveux ras, casque hifi blanc planté sur le crâne comme une couronne, menton haut, le second moins classe, casquette trop grande, blouson trop grand en faux cuir aux coutures déformées, chaîne dorée d’un kilo lui tombant jusqu’au sternum, bague de la taille d’un œuf à l’auriculaire, même casque hi-fi blanc que son pote mais buste inélégamment penché en avant, port plus négligé, joues déformées comme s’il mâchait un chewing-gum ou se nettoyait du bout de la langue les gencives

-un vieux noir rasé aux épaules de géant, peut-être soixante ans, blouson de cuir noir usé sur pull de laine gris à capuche, air décidé, puissant, regard aiguisé, on dirait qu’il connaît la vie à fond, qu’il a vécu mille ans, on dirait Foucault en noir

-une fausse rousse à la peau laiteuse, la cinquantaine, blouson mauve, écharpe bleue, sac violet, yeux plissés de soleil

-un Africain regard baissé, joues creuses, sans look, sans âge, bonnet en laine à pompon sur vieille polaire moche, faisant incroyablement tache au milieu du défilé de tenues soignées : certainement pas un promeneur des Halles par plaisir, ni un client, ni un employé d’une des enseignes de la galerie (il n’a pas la tenue), ni même un vigile en civil (il n’a pas la carrure) mais quoi alors ? un jardinier allant prendre son service à la serre tropicale ? un plongeur d’un des restos du forum? un agent d’entretien de la piscine ? Un ombreux en tout cas, dont la présence me fait soudain prendre conscience par contraste que si les Halles sont effectivement cosmopolites, il est malgré tout des populations qu’elles excluent, des espèces très précises qu’on n’y croise jamais, ou alors exceptionnellement : ce quadragénaire seul, pauvre, sobre, mal habillé, par exemple.